Critique de la série « AHOE » : La série togolaise par excellence 2 ans après

Il y a un deux ans, apparaissait sur nos petits écrans une réalisation togolaise qui avait, pour ainsi dire, redéfini le cinéma national aux yeux de la communauté et de son industrie. Portée par l’association à but non lucratif Vegon et Yobo Studio, produite par Angela AQUEREBURU, écrite par la talentueuse Madie Foltek et réalisée par Julio Teko, AHOE est, dans son essence, une websérie financée par la communauté togolaise et rendue possible grâce au travail de centaines de bénévoles.

Au fil de ses dix épisodes, on suit l’histoire d’Eli DOUSSI, un jeune Togolais rentré au pays après dix ans d’absence pour enterrer sa mère et repartir le plus rapidement possible. Cependant, rien ne se déroule comme prévu. Entre intrigue simple mais évolutive, plot twists, vengeance personnelle, deuil et trahison, ce qui devait être un retour discret et un enterrement rapide se transforme en une péripétie familiale ancrée dans les réalités quotidiennes de la ville de Lomé.

Ainsi, le 1er décembre 2023 paraissait le premier épisode d’une production qui, pendant dix semaines, allait remuer la communauté togolaise d’ici et d’ailleurs. Deux ans après le braquage fondateur de cette série, et surtout à la veille de la sortie de la saison 2, Pages, Écrans & Résonances revient sur l’œuvre qu’est AHOE (I), sur le buzz et la réception qu’elle a suscités (II), ainsi que sur l’héritage qu’elle a laissé (III).

I - AHOE : naissance d’une web-serie

AHOE, mot ewe signifiant « chez soi », est une série 100 % togolaise. Produite en ewe et en français, il s’agit d’une mini web-série au ton drama-comique. L’univers, volontairement simple et réaliste, transpose directement le quotidien de Lomé, et les enjeux qu’elle explore sont clairs, accessibles et ancrés dans la vie locale. La série se structure autour d’une thématique centrale : les funérailles (au Togo) ; Un choix particulièrement pertinent, tant ce sujet social ouvre la voie à une multitude d’autres questions qui nourrissent les sous-intrigues et enrichissent les thèmes secondaires de l’œuvre.

AHOE est une production qui bénéficie de l’expérience du duo incontournable AQUEREBURU / FOLTEK, que nous évoquions déjà dans notre critique du film MiKoKO, ainsi que de l’équipe solide dont elles savent toujours s’entourer. À cela s’ajoute la réalisation de Julio Teko, véritable cerise sur le gâteau, et cela se ressent à l’écran. La série ne traîne pas ; dès le premier épisode et tout le long de l'œuvre, on comprend où l’on est et pourquoi l’on y est. L'intrigue est posée et est évolutive sans être prévisible.

Les personnages bénéficient d’une écriture particulièrement qualitative, portés par des acteurs investis, et surtout mémorables dans leur rôle : Eli (Bienvenu GAGALO), Cyprien (ATAVI G), Socrate et Aristote (incarnés respectivement par Florent BANISSA et Clemens DE SOUZA ), Momo le Molare (Moise KODJO) sans oublier les rôles féminins ; Enam (Rabaica ABOUDERMANE), Chanel (incroyablement bien porté par Florence KITCHA), Prenam (Jessica DJADOO) et les différentes Navi Ameyo et Tassi Beauty incarnées successivement par Seli DOSSOU et Rosemonde-Gerard ASSOGBA crédiblent dans leur rôle et de Zoe N'DEYELI dans Akossiwa, Kafui YOVO dans Pelagie qui remplissent très bien leur rôle de comic relief. Un cocktail de personnages qui sous la réalisation de Julio Teko, sont hauts en couleur, introduits avec justesse et développés sans surcharger ni étouffer l'histoire. Et justement la réalisation parlons-en ; elle est entre limite technique et charme authentique. Nous ne sommes évidemment pas sur les mêmes notes qu’un OASIS produit par Canal+. La lumière a parfois mal vieilli, certains cadrages peuvent sembler hésitants, la colorimétrie est parfois pâle, et les scènes d’interlude tout comme la bande-son sont parfois répétitives ou inégalement placées. Cependant, malgré ces limites, la réalisation reste solide, cohérente, et même impressionnante au vu du resultat et des moyens disponibles. Et, paradoxalement, ce sont parfois ces mêmes éléments qui deviennent des forces : la beauté de la colorimétrie que nous critiquons deux lignes au dessus mais qui ressort merveilleusement l’ambiance de Lomé au travers les scènes d’interludes, la musique 100% locale (on a personnellement adoré au re-visionnage par l'équipe de Pages, Ecrans & Résonances ) mais aussi la fluidité dans la manière dont l’histoire est filmée et montée. Toutes ces qualités malgré les imperfections inhérentes au projet expliquent en grande partie l’attachement immédiat du public à la serie.

II - AHOE : de la web-série au phénomène culturel

La série AHOE n’a pas eu besoin d’aller chercher son public : celui-ci l’attendait déjà. Née d’un désir collectif et d’une ambition progressivement devenue communautaire, la série est arrivée en occupant une place vacante, mais préparée pour elle. Certes, la communication autour du projet est à saluer, mais AHOE possédait surtout l’essentiel : une œuvre bien construite, une cohérence interne solide, des dialogues percutants et une intrigue dont la tension ne cessait de monter. Elle comblait un manque souvent reproché aux productions locales par un œil togolais habitué aux standards internationaux. AHOE a ainsi réussi, à la manière d’un événement national ou d’un moment communautaire fort, à fédérer la communauté togolaise autour du Made in Togo. On en parlait partout : sur Twitter (X), Facebook, dans les discussions WhatsApp, dans les stories. Les scènes devenaient iconiques, les personnages inspiraient des mèmes, et chaque nouvel épisode était “l’information à ne pas rater”.

Cependant, cette effervescence numérique n'était qu'une bulle d'audience limitée. Car rappelons-le, AHOE reste avant tout une web-série et son audience estimée restée limitée à ceux qui avaient la possibilité matérielle de suivre des vidéos sur YouTube. La réalité est simple : une grande partie de la population togolaise n’a pas les moyens financiers ou techniques pour suivre régulièrement un événement web. Quoique même lorsque la série a finalement été diffusée sur la chaîne nationale, elle est passée relativement inaperçue. Plusieurs facteurs pouvant expliquer cela ; un désintérêt général envers la télévision nationale, un manque de communication hors ligne et surtout le rythme de diffusion, qui a freiné son expansion et cela même sur Internet.

Dix semaines, DIX SEMAINES. C’est le temps qu’il a fallu pour passer du premier épisode, diffusé le 1er décembre 2023, au dixième, publié le 2 février 2024. Or, dix semaines, c’est long… très long pour une web-série dans un environnement où : on peut se lasser facilement, passer à autre chose, se faire largement spoiler les épisodes précédents, le temps que la hype tombe ou simplement oublier l'événement. Les chiffres de YouTube le confirment : Aucun épisode n’a atteint le million de vues et seuls deux épisodes ont dépassé les 500 000 vues (épisode 1 : 735 415 vues et épisode 6 : 524 112 vues). Notons toutefois que tous les épisodes ont franchi la barre des 300 000 vues, ce qui reste un véritable exploit pour une production locale. Mais cela ne change rien au constat : dans un monde où des saisons entières se consomment en une nuit et où même les productions à gros budget disparaissent en moins d’un mois, étaler une série locale sur dix semaines était un rythme incompatible avec l'écosystème de consommation digital actuel.

III - AHOE : du phénomène à l'héritage 

AHOE est une série qui est arrivée sans prétention, mais avec une ambition réelle. Avec le recul, elle aurait pu prétendre a bien de mérites et cela aurait été pleinement justifié.
Cependant, il faut aussi se rendre à l'évidence selon laquelle la série AHOE n’est pas une révolutionElle est, elle-même l'héritage de production ancienne togolaise devenue classique de langue ewe et communautaire. Des œuvres dont les plus anciens se souviendront et que les moins de vingt ans ne connaitront que de nom ; on pense notamment à Togan & Fousseni, ou encore Gbadamassi & Gogoligo.

AHOE est donc à la fois héritière et continuité une évolution de ce que devrait être le cinéma togolais si les ressources, le soutien institutionnel et les investissements dans la culture étaient réellement mobilisés. Non seulement, elle réussit aussi à se hisser au rang de ces classiques dont elle est l'héritage et l'héritière mais elle va plus loin, elle le fait avec une ambition plus grande, avec une meilleure exécution, avec une vision plus claire, l'affirmation des talents plus indépendants. En l’espace d’une seule année, AHOE a eu un impact culturel inédit dans la sphère cinématographique togolaise. Elle a ouvert la voie à huit longs métrages produits dans son sillage (dont l’un fait déjà l’objet d’une critique sur notre plateforme), et elle s’apprête désormais à revenir avec une deuxième saison.

À la veille de cette sortie, nos attentes sont simples : que la nouvelle saison soit encore plus qualitative que la première, qu’elle conserve l’authenticité de ses créateurs, qu’elle reste fidèle à sa vision, qu'elle soit enfin primée parce qu'elle en a le mérite et surtout qu’elle continue à faire ce qu’elle fait de mieux : être le symbole d’une véritable célébration de la richesse et de la diversité culturelle togolaise, et fédérer sa communauté.

Critique écrite par Komlan Mawuto




Commentaires

  1. Une analyse très bien écrite et tout aussi bien construite.

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