Critique du film « MAWU-SIKA » que coûte l’héritage quand on ne l’a pas choisi ?


En l’an de grâce 1987 à Lomé alors plaque tournante du commerce du tissus Wax Hollandais, Mawu-Sika, fille unique de Da Essi, une Nana-Benz influente, mène sa vie à Paris, loin de cet univers. Sous l’insistance pesante de sa mère, elle finit par rentrer au pays, dans l’idée de la rassurer. Mais elle se retrouve subtilement poussé à prendre des responsabilités au sein de la sororité fermée que constitue ces femmes commerçantes du Wax dont sa mère fait partie. La mort presque soudaine de Da Essi précipite les tensions, mettant Mawu-Sika en conflit directe avec Da Adjo, une proche de sa mère, bien décidée à s’approprier l’héritage de la défunte. Entre luttes physiques, mystiques et résistances, MAWU-SIKA dresse un portrait depuis l’intérieur de la vie des NANA BENZ et retrace au travers d’une fiction dramatique l’héritage, les conflits, les ruses et les luttes qui minent l’ascension de celles-ci.


Le 19 Avril 2026 sortait en salle le film MAWU-SIKA écrit par Jessica DADJOO et Steven AF et réalisé par Steven AF en production avec DAYEEK Productions en co-production avec Canal +Pages, Ecrans & Résonances ayant assisté à cette projection publique revient sur ce qui fait de ce film une création avec du mérite (I) avant d’en proposer une analyse technique (II) et de conclure dans une troisième partie par un avis d’ensemble (III).



I- UNE CREATION AVEC DU MERITE


Les Nanas-Benz, nous les connaissons tous d’une manière ou d’une autre mais combien sommes-nous capables de citer un film qui raconte l’histoire de ces femmes qui ont marqués l’histoire économique et même politique du TOGO ? Après quelques rares réalisations consacrées à leur parcours, MAWU-SIKA s’impose comme la première véritable grande fiction qui s’ouvre, de l’intérieur, sur le cercle fermés des Nana Benz. Le film raconte l’histoire de l’une ces filles de Nana Benz qui, bien qu’ayant grandi dans cet univers de commerce de wax Hollandais ne souhaite pas forcément y faire carrière. Ce choix narratif est pertinent car la question de succession souvent source de conflits constitue un excellent ressort dramatique. Cela permet d’ouvrir le récit à plusieurs autres enjeux au sein de cette sororité. Le film montre également à quel point intégrer ce cercle est difficile et qu’il ne suffit pas de vendre du Wax Hollandais pour en faire partie. A travers cela, l’oeuvre expose les rivalités et les enjeux de possession qui rythment leur quotidien tout autant que la solidarité, les secrets et la richesse.


Le scénario tient globalement la route, avec une structure narrative plutôt fluide où chaque dialogue contribue à faire avancer l’intrigue. Les personnages de Mawu-Sika et Adzo, respectivement protagoniste et antagoniste, sont bien construits : leurs motivations, leurs objectifs ainsi que leurs impacts émotionnels sont soigneusement amenés et bien retranscrits à travers le jeu des actrices. Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Leurs interactions avec les figures principales sont cohérents et crédibles sans jamais étouffer le récit ; mention spécial au personnage de Fo Kokou. La progression dramatique est maîtrisée bien que précipité une fois au point culminant avec une fin, marquée par un retournement de situation qui privilégie la clarté là où une certaine complexité aurait pu être davantage exploitée. Tout compte fait, on assiste à une fiction globalement fidèle à la réalité, même si celle-ci demeure partiellement contrainte par les limites techniques inhérentes à une telle production.



II- UNE CREATION TECHNIQUEMENT INSTABLE MAIS ARTISTIQUEMENT VIVANT

Éviter l’anachronisme était sans doute l’un des défis majeurs dans la création de cette œuvre. Lomé n’est pas une ville qui garde les souvenirs, malheureusement, et se lancer dans la réalisation d’un film se déroulant dans les années 80 relève presque d’un pari risqué sinon d’un acte de foi en sa propre créativité. Si les décors et les costumes, dans leurs ensembles sont satisfaisants, il faut reconnaître que cette exigence a fortement contraint l’équipe de production, notamment en la limitant à des lieux de tournage majoritairement fermés. Cela se ressent à l’écran. Ce n’est pas nécessairement un défaut, mais plutôt une stratégie : celle de mieux contrôler l’environnement et de recréer, autant que possible, une esthétique fidèle à l’époque.


Là où le film montre davantage ses fragilités, c’est dans son montage. Certaines transitions et coupes paraissent brusques, parfois même déroutantes. Les passages d’une scène à une autre manquent par moments de fluidité, donnant une impression de rupture qui peut désorienter le spectateur. Le début et la fin du film, en particulier, souffrent de découpages qui semblent hésitants, voire approximatifs, perturbant ainsi le rythme par moment. L’étalonnage, lui aussi, reste inégal. Il peine à instaurer une véritable cohérence visuelle et ne parvient pas toujours à recréer cette ambiance “à l’ancienne” que l’on aurait pu espérer. Certaines scènes y parviennent, d’autres non, ce qui crée une expérience visuelle parfois déséquilibrée. 


Cependant, au-delà de ces limites techniques, le film trouve une véritable force dans son interprétation. Le jeu des acteurs est jouissif, juste et maitrisé ; jamais dans l’excès, jamais dans la retenue. Chaque acteur incarne  son rôle avec conviction et précision. L’alchimie entre les actrices principales dont Jessica DJADOO dans le rôle de MAWU-SIKA la protagoniste, Carole LOKOSSOU qui incarne Navi Adzo dans la peau de l’antagoniste et Marie DOGBE qui est Da Essi, la mère de Mawu-Sika par laquelle on accède au monde des Nana Benz est particulièrement réussie offrant ainsi une tension dramatique crédible et captivante. Le film s’appuie également sur la présence de visages familiers tels que Beno Aluwassio Sanvee, Adoudé Ayaovi Akue, Jérémie Blagogee et même une apparition spéciale de Mme Marguerite SEWOA LAWSON. Enfin, la bande originale vient sublimer l’ensemble. Portée par des artistes tels que Akofa Akoussah, King Mensah, Agboti Yawo et Charl'Ozzo, elle confère au film une authenticité sonore riche, immersive et profondément ancrée dans son identité culturelle. C’est dans cet équilibre entre contraintes techniques et richesse artistique que s’inscrit MAWU-SIKA.



image extraite du film


III- UNE JUSTESSE QUI LAISSE UNE EMPREINTE

MAWU-SIKA n’est pas de ces films qui cherchent à s’imposer comme exceptionnels. Et pourtant, il atteint une forme d’excellence dans sa justesse. Il revisite le connu avec une précision et une saveur rares. Le film s’inscrit dans la continuité du travail de l’un des grands réalisateurs du Togo, confirmant, une fois de plus, la solidité de son savoir-faire. À travers son récit, il explore un pan de notre histoire collective déjà familier, mais en y apportant un regard neuf, presque intime. Le défi était ambitieux ; il est, dans l’ensemble, bien relevé.

On ne s’ennuie pas devant ce film. On le découvre, on l’apprécie, et surtout, il laisse une trace. La projection du 19 avril 2026 restera sans doute l’une des plus marquantes, portée par une ambiance particulièrement vibrante. Reste à espérer que d’autres projections suivront, et que Mawu-Sika recevra la reconnaissance qu’il mérite.


Critique écrite par Komlan Mawuto


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